
26 mars 2026
Il est des heures graves où la parole publique doit redevenir une parole de vérité, une parole de courage, une parole fidèle à ce que nous sommes censés incarner : une République attachée au droit, à la justice, et à la défense de la dignité des peuples comme à la défense de la dignité humaine.
La situation actuelle au Moyen-Orient, à la suite des frappes conjointes des États-Unis et d’Israël contre l’Iran, nous place précisément face à cette exigence. Car ce qui se joue aujourd’hui n’est pas une simple séquence militaire. C’est une rupture. Une rupture dans l’ordre du monde. Une rupture dans le respect du droit.
Rappelons en premier lieu, un principe simple, mais essentiel : le droit international n’est pas une option. Il n’est pas une commodité que l’on invoque lorsqu’elle sert nos intérêts et que l’on oublie lorsqu’elle les contrarie.
Il est la condition même de la paix.
Depuis 1945, la communauté internationale s’est dotée de règles. Parmi elles, une règle cardinale : la souveraineté des États est inviolable.
Sa violation constitue une agression.
Nous l’avons affirmé avec force lorsque l’Ukraine a été envahie. Nous avons eu raison. Mais alors, comment justifier que ce même principe soit aujourd’hui relativisé, contourné, voire ignoré ?
Le droit international ne peut être à géométrie variable. Car lorsqu’il cesse d’être universel, il cesse d’être du droit. Et lorsqu’il disparaît, ce ne sont jamais les puissants qui en paient le prix. Ce sont les peuples.
Et parmi ces peuples, il y a des visages. Il y a des vies. Il y a des destins brisés.
Je pense ici à ces jeunes filles iraniennes, victimes d’attaques ciblées contre une école. Un établissement scolaire, c’est-à-dire un lieu d’émancipation, de savoir, d’avenir.
Quand une école est frappée, ce n’est pas seulement un bâtiment qui est détruit. C’est une promesse. C’est un futur.
Ces violences nous rappellent que derrière chaque décision stratégique, derrière chaque frappe, il y a des êtres humains.
Et c’est précisément cela que nous ne devons jamais perdre de vue. La défense de la dignité humaine, ce n’est pas un slogan. C’est une exigence concrète.
Au-delà des vies humaines directement touchées, un autre crime silencieux se déploie sous nos yeux : celui de la destruction de l’environnement.
Ce que de nombreux chercheurs et observateurs qualifient désormais d’« écocide ».
Aujourd’hui, en Iran, à Gaza, au Liban, comme en Ukraine, la destruction de l’environnement n’est plus seulement une conséquence indirecte de la guerre. Elle devient une arme à part entière.
Les bombardements d’infrastructures énergétiques, les incendies de raffineries, la pollution des sols, de l’air et de l’eau : tout cela produit des effets qui dépassent de loin le temps immédiat du conflit.
À Téhéran, par exemple, des frappes sur des installations pétrolières ont libéré des polluants toxiques dioxyde de soufre, métaux lourds avec des conséquences durables sur la santé des populations.
Dans le golfe Persique, espace fermé et fragile, ces pollutions risquent de s’accumuler, menaçant durablement les écosystèmes et les ressources en eau.
À Gaza, la destruction massive des terres agricoles, des réseaux d’eau et des infrastructures essentielles a déjà provoqué une contamination généralisée des sols et des nappes phréatiques, compromettant la possibilité même de vivre sur ce territoire à long terme.
Voilà la réalité de l’écocide : une guerre qui continue longtemps après la fin des combats, une guerre qui s’inscrit dans les corps, dans les terres, dans les générations futures.
Dans ce contexte, que nous dit-on pour justifier cette guerre ?
Qu’il s’agirait d’affaiblir le régime iranien.
Mais chacun peut constater que l’effet produit est exactement inverse. Le régime se repositionne comme un acteur central. Il consolide sa légitimité interne. Il devient un interlocuteur incontournable.
Nous sommes face à une stratégie qui échoue dans ses objectifs proclamés et qui, pire encore, produit l’effet contraire. Plus personne ne comprend véritablement la cohérence de cette politique.
Et comme si cela ne suffisait pas, nous assistons à un embrasement régional généralisé.
En quelques jours, le conflit a dépassé le cadre initial pour s’étendre à une multitude de théâtres. Des frappes ont touché une dizaine de pays de la région.
Et dans cette extension du conflit, un pays incarne à lui seul cette tragédie silencieuse : le Liban.
Je veux saluer les mots du président Emmanuel Macron, qui dit ne pas comprendre que la guerre s’abatte sur le Liban ; car derrière ces mots, il y a la reconnaissance d’une injustice faite à un peuple qui ne devrait plus avoir à subir cela.
Et pendant ce temps, le débat public est confisqué.
Les plateaux de télévision se remplissent des mêmes « experts », des mêmes voix, des mêmes analyses. Des certitudes assénées avec aplomb, mais de plus en plus déconnectées du réel.
Car à mesure que les faits contredisent leurs analyses, une question s’impose : parlent-ils pour éclairer le débat, ou pour conforter des narratifs déjà établis ?
Et cette exigence de vérité, justement, semble aujourd’hui faire défaut au plus haut niveau de l’État américain.
Car aux États-Unis mêmes, des contradictions majeures apparaissent.
Lors d’auditions sous serment devant le Sénat, plusieurs responsables de la sécurité nationale ont tenu des propos en décalage avec ceux de Donald Trump, relativisant la menace iranienne.
Pourquoi cette différence ? Parce que sous serment, la vérité engage. Elle contraint. Elle oblige.
Mais il y a plus encore.
Le peuple américain lui-même exprime massivement son opposition à cette guerre. Une large majorité refuse l’idée d’un nouvel engagement militaire au Moyen-Orient.
Cela doit être entendu. Car une démocratie ne peut durablement ignorer la volonté de son propre peuple.
Dans ce contexte troublé, l’Europe apparaît hésitante. Fragmentée. Paralysée.
Une seule voix s’élève avec clarté : celle de Pedro Sánchez, qui dénonce la faillite du droit international.
Il est profondément regrettable que ce soit aujourd’hui l’Espagne, et non la France, qui porte ce message.
Car la France a une histoire. Elle a une voix. Elle a surtout des moyens uniques.
Membre permanent du Conseil de sécurité de l’ONU.
Puissance nucléaire.
Industrie militaire de pointe.
Ces atouts devraient nous permettre de dire non.
Au temps du général Charles de Gaulle, la France avait compris que la vassalisation à une puissance, fût-elle alliée, était une impasse.
Aujourd’hui encore, cette leçon demeure.
Alors osons. Osons défendre le droit international. Osons porter une voix indépendante.
Il est, dans notre histoire récente, un précédent qui devrait aujourd’hui nous éclairer.
En 2003, la France avait su dire non à la guerre en Irak. Elle avait su résister à la pression et affirmer une voix indépendante.
Cette décision, portée par le président Jacques Chirac et incarnée à la tribune des Nations unies par Dominique de Villepin, fut à l’époque contestée.
Mais l’histoire a tranché. Car le temps est l’ami du juste.
Cette guerre a ouvert la voie au chaos, aux fractures durables, aux violences dont les répliques se font encore sentir aujourd’hui.
Et au fond, une leçon s’impose : aucune guerre menée au Moyen-Orient n’a jamais fait naître la démocratie.
La démocratie ne se décrète pas par les bombes. Elle se construit, patiemment, par les peuples eux-mêmes.
Alors souvenons-nous que la France, lorsqu’elle est fidèle à elle-même, sait dire non. Et que ce “non” peut être un acte de lucidité, de courage et de fidélité à l’universel.
Car nous entrons dans une ère nouvelle : celle du retour des empires.
Empire russe, ambitions chinoises, impérialisme américain.
Face à ces logiques de puissance, il manque une voie. Une autre voie.
Une voie fondée sur le droit, sur l’équilibre, sur la justice.
La France peut être le porte-étendard de cette voie.
Enfin, il faut avoir le courage de dire la vérité sur la racine profonde des déséquilibres du Moyen-Orient.
Cette racine, c’est le conflit israélo-palestinien.
Tant qu’il ne sera pas résolu, aucune paix durable ne sera possible.
Il faut porter haut la solution à deux États.
Il faut affirmer le droit du peuple palestinien à disposer de lui-même.
Il faut savoir dire non aux extrémistes aujourd’hui au pouvoir en Israël.
Il faut savoir dire non aux logiques de confrontation.
Et il faut que la France et l’Europe, sur la base du droit international, pèsent de tout leur poids pour faire émerger une solution juste.
Deux peuples. Deux États. Vivant côte à côte, en paix.
C’est cela qui permettra, enfin, de refermer les blessures du Moyen-Orient.
Mes chers collègues,
Face à la brutalité du monde, nous avons une responsabilité immense.
→ Refuser les doubles standards.
→ Refuser les logiques de domination.
→ Refuser l’effacement du droit.
Et affirmer, sans relâche, ce qui doit rester notre boussole : la défense de la dignité des peuples et la défense de la dignité humaine.